04/01/2026

Shadowing, une méthode méconnue pour une immersion totale dans l’expérience utilisateur

Les produits et services que nous utilisons au quotidien façonnent nos gestes, nos routines et parfois même nos décisions. Pourtant, entre ce que l’on conçoit sur le papier et ce qui se passe réellement sur le terrain, il existe souvent un écart. Les chiffres, les enquêtes ou les ateliers donnent des indications utiles, mais ils ne suffisent pas toujours à saisir la réalité vécue : imprévus, contraintes, émotions, détours, astuces… Autant d’éléments discrets qui transforment l’expérience. Pour mieux concevoir, il devient essentiel de se rapprocher de ces situations authentiques et de comprendre ce qui se joue au plus près des usages.

Qu’est-ce que le shadowing ?

Le shadowing est une méthode d’observation qui consiste à suivre une personne dans la réalité de ses usages, sans intervenir. L’objectif est de comprendre comment elle interagit avec un service, un produit ou un environnement, au-delà de ce qu’elle raconte ou déclare. En restant discret, le designer accède à des situations authentiques : gestes spontanés, routines, contraintes, émotions. Le shadowing permet ainsi de saisir la complexité du vécu utilisateur et de révéler des éléments souvent invisibles dans des contextes plus formels.

 

Observer l’utilisateur dans son contexte réel

 

Observer dans le “vrai” contexte change tout. On voit comment l’utilisateur s’organise, ce qui le freine, ce qu’il contourne, ce qu’il fait sans même y penser. Le lieu, les outils, l’ambiance, la pression du temps ou la présence d’autres personnes influencent aussi les comportements. En tenant compte de ces facteurs, on gagne une compréhension plus fine et plus nuancée de l’expérience.

 

Objectifs 

 

Le shadowing permet de :

  • repérer les gestes récurrents et les habitudes,
  • identifier les irritants, blocages et frictions,
  • révéler des besoins non exprimés,
  • comprendre les émotions associées aux actions.

 

Ces observations deviennent des insights concrets qui orientent la conception de manière plus juste et alignée avec la réalité.

 

Différences avec interviews et tests utilisateurs

 

Contrairement aux interviews, où l’on se base sur le récit de la personne, le shadowing s’appuie avant tout sur ce qu’elle fait réellement. Et à la différence des tests utilisateurs, la situation n’est pas scénarisée; on observe l’usage naturel, sans script ni consignes. La méthode est donc complémentaire; elle enrichit et ancre les autres outils de recherche dans le réel.

Pourquoi le shadowing est si puissant en UX ?

Le shadowing offre une profondeur de compréhension rarement atteinte avec des méthodes plus déclaratives. En observant l’utilisateur dans la réalité de ses usages, on dépasse les intentions, les opinions ou les discours rationnels pour accéder à ce qui se passe réellement. La méthode permet ainsi de saisir la richesse des situations, les subtilités du contexte et les ajustements permanents que les personnes mettent en place pour atteindre leurs objectifs. C’est cette immersion qui rend le shadowing si précieux pour concevoir des expériences utiles, réalistes et alignées avec la vraie vie.

 

Accéder aux non-dits

 

Beaucoup de choses importantes ne sont jamais verbalisées : habitudes automatiques, micro-tensions, contournements, renoncements… Parfois par oubli, parfois parce que la personne n’a pas conscience de leur importance. En observant directement les usages, on met au jour ces « non-dits » : ce qui n’apparaît ni dans les questionnaires ni dans les entretiens. Ils révèlent souvent les vrais points de douleur… mais aussi les opportunités de simplification et de valeur ajoutée.

 

Comprendre l’environnement et les micro-interactions

 

Une expérience ne se joue jamais seule, elle est influencée par le lieu, les outils disponibles, le bruit, la pression du temps, les collègues, la posture, l’éclairage, etc. Le shadowing permet d’intégrer ces éléments contextuels dans l’analyse. Il met également en lumière les micro-interactions, ces petits gestes, vérifications, hésitations ou enchaînements rapides qui passent inaperçus mais structurent l’usage. Cette vision globale aide à concevoir des solutions vraiment adaptées au terrain.

 

Produire des insights concrets et actionnables

 

Parce qu’il s’appuie sur des situations réelles, le shadowing génère des enseignements très tangibles; preuves, exemples, scénarios, citations, comportements observables. Ces éléments facilitent la prise de décision et l’alignement des équipes, car ils donnent du poids à la voix de l’utilisateur. Ils permettent aussi de prioriser les améliorations en fonction des frictions effectivement vécues, et non de suppositions.

Comment mener une mission de shadowing ?

Le shadowing demande une préparation rigoureuse et une posture d’observation adaptée. L’enjeu est de recueillir des situations réelles tout en respectant la personne observée et son environnement. Une mission réussie repose sur trois temps forts; préparer le cadre, observer sans influencer, puis analyser avec méthode.

 

Préparer 

 

Avant toute immersion, il est essentiel de clarifier ce que l’on cherche à comprendre : contexte d’usage, problématique, parcours, moments critiques… Les profils observés doivent être représentatifs des situations clé.
Le cadre éthique est central : informer la personne, expliquer le rôle de l’observateur, garantir l’anonymisation des données et recueillir un consentement clair. Cette transparence crée la confiance nécessaire pour une observation sereine.

 

Observer sans influencer

 

Pendant le shadowing, l’observateur adopte une posture discrète : il suit, écoute, regarde… sans intervenir ni corriger. L’objectif n’est pas d’évaluer la personne mais de comprendre son environnement et ses gestes naturels. On note les actions, les hésitations, les détours, les émotions, mais aussi les éléments contextuels qui influencent la situation. Si des questions sont posées, elles le sont idéalement après la séquence, pour ne pas la perturber.

 

 

Analyser et synthétiser les apprentissages

 

Après l’observation, vient le temps de structurer la matière collectée. On regroupe les faits, on identifie les patterns, on met en lumière les irritants, besoins implicites et opportunités. Les apprentissages peuvent être restitués sous forme de parcours, cartes d’expérience, verbatims, vidéos ou synthèses visuelles. L’essentiel; transformer l’observation en leviers concrets pour le design.

Bonnes pratiques et conseils terrain

Le shadowing repose autant sur la méthode que sur la qualité de la relation avec la personne observée. Quelques principes permettent d’obtenir des observations riches, tout en respectant les usages et le contexte.

 

Installer la confiance

 

Expliquer la démarche, rappeler qu’il ne s’agit pas d’un contrôle de performance et garantir la confidentialité rassurent la personne. Une relation simple et bienveillante favorise des comportements naturels donc des données plus authentiques.

 

Choisir les bons moments d’observation

 

Observer uniquement des situations “idéales” apporte peu. Il est souvent plus riche d’assister à des moments clés : périodes de charge, situations complexes, tâches critiques, interactions avec d’autres acteurs. C’est là que les frictions apparaissent.

 

Documenter efficacement

 

Noter les faits, les citations et les détails concrets est essentiel. Lorsque c’est possible et autorisé, photos et schémas complètent la prise de notes. Les outils de mapping (parcours, séquences, storyboards…) facilitent ensuite la restitution et la compréhension collective.

Limites et précautions

Comme toute méthode de recherche, le shadowing a ses contraintes. Les reconnaître permet de mieux l’utiliser et de sécuriser la démarche.

 

Biais possibles et effet d’observation

 

La présence d’un observateur peut modifier légèrement les comportements. Certains profils peuvent aussi être sur-représentés. Il est donc important de croiser le shadowing avec d’autres méthodes et d’adopter une posture réflexive sur ses propres biais.

 

Contraintes légales et confidentialité

 

Le respect des personnes et des données est prioritaire; consentement éclairé, anonymisation, gestion sécurisée des supports, droit à l’image… Dans certains environnements (santé, éducation, sécurité, données sensibles), des autorisations spécifiques peuvent être nécessaires.

Shadowing vs autres méthodes UX

Le shadowing ne remplace pas les autres méthodes UX, il les complète. Chaque approche éclaire l’expérience sous un angle différent. En combinant plusieurs techniques, on obtient une compréhension plus riche, plus équilibrée et plus fiable des usages réels.

 

Par rapport aux interviews

 

L’interview permet d’accéder au point de vue de la personne : ses intentions, ses perceptions, ses souvenirs, ses attentes. Mais ce que l’on raconte n’est pas toujours exactement ce que l’on fait. On oublie, on simplifie, on rationalise.

 

Le shadowing, lui, s’intéresse avant tout aux comportements observables. Il révèle les gestes automatiques, les détours, les hésitations, les micro-adaptations au contexte.
Les deux méthodes fonctionnent donc très bien ensemble : on observe d’abord, puis on discute pour comprendre le « pourquoi » derrière les actions.

 

Par rapport aux tests utilisateurs

 

Les tests utilisateurs reposent sur des scénarios définis; on demande à la personne d’accomplir une tâche précise avec un produit. Cela permet d’évaluer l’ergonomie, la compréhension ou l’efficacité d’un parcours.

 

Avec le shadowing, il n’y a pas de script. L’utilisateur agit comme il le ferait naturellement, avec ses priorités du moment, ses interruptions, ses contraintes. Cela donne une vision plus écologique de l’usage : le produit n’est plus isolé, mais replacé dans la vie réelle.

 

En résumé :

  • test utilisateur = évaluer une expérience
  • shadowing = comprendre un contexte d’usage

 

Une brique clé du design research

 

Le shadowing occupe une place précieuse dans une démarche de design research :

  • il nourrit l’empathie,
  • il rend visibles les situations réelles,
  • il alimente la conception avec des preuves concrètes.

 

Associé aux interviews, aux ateliers, aux sondages et aux tests, il contribue à une vision complète; celle de l’expérience telle qu’elle est réellement vécue.

Cas d’usage concrets

Le shadowing peut être mobilisé dans de nombreux contextes, aussi bien numériques que physiques. Il permet d’observer des situations réelles, au plus près des usages, afin de révéler ce qui fonctionne, ce qui bloque et ce qui pourrait être amélioré. Voici quelques exemples typiques d’application.

 

Produits et services digitaux

 

Dans le cadre d’un produit ou service numérique, le shadowing permet d’observer comment une personne utilise réellement une application, un logiciel ou une plateforme dans son quotidien.
On découvre, par exemple :

  • comment elle navigue entre différents outils,
  • quelles étapes lui demandent le plus d’efforts,
  • quelles astuces elle met en place pour gagner du temps,
  • à quels moments elle décroche, hésite ou se trompe.

 

Ces observations sont particulièrement utiles pour améliorer l’ergonomie, simplifier des parcours ou repenser certaines fonctionnalités en fonction des usages réels.

 

Parcours physiques

 

Le shadowing est également très puissant pour analyser des parcours qui se déroulent dans des lieux physiques, accueil en agence, passage en magasin, trajet dans un bâtiment, service de transport, expérience client sur site…

 

Observer ces situations permet de comprendre :

  • comment la signalétique est réellement utilisée,
  • où apparaissent les frictions (attente, confusion, surcharge),
  • comment les interactions humaines influencent l’expérience,
  • comment l’espace conditionne les comportements.

 

 

Cela aide à concevoir des parcours plus fluides, plus intuitifs et mieux adaptés aux contraintes du terrain.

 

 

Secteurs spécifiques 

 

Dans certains secteurs, le shadowing apporte une valeur particulièrement forte :

  • En santé : comprendre le parcours patient, les interactions avec les soignants, l’usage des outils médicaux, les moments de stress ou d’incertitude.
  • Dans le retail : analyser le chemin client, la prise de décision, la relation avec les vendeurs, les usages des bornes et outils digitaux.
  • Dans les services publics : observer comment les citoyens interagissent avec des démarches administratives, sur site ou en ligne, et identifier les obstacles à l’accès aux services.

 

Dans tous ces cas, l’objectif reste le même, replacer l’humain au centre et s’assurer que les dispositifs répondent vraiment aux besoins des personnes concernées.

Revenir au réel pour concevoir des expériences justes

Le shadowing rappelle une évidence souvent oubliée, pour concevoir des expériences utiles, il faut revenir au réel, là où les usages prennent forme. Observer les personnes dans leur contexte permet de comprendre ce qui ne se dit pas, de capter les détails qui transforment une interaction… et d’ancrer les décisions de design dans la vie quotidienne.

 

À l’horizon 2026, l’IA jouera sans doute un rôle croissant dans l’analyse et la structuration des données issues du terrain. Elle aidera à organiser, comparer, repérer des patterns. Mais elle ne remplacera pas le regard humain, l’empathie et la capacité à interpréter une situation dans toute sa nuance.

 

Le shadowing restera donc une démarche profondément humaine, une invitation à sortir des salles de réunion pour retrouver le contact direct avec celles et ceux pour qui l’on conçoit. C’est là que naissent les insights les plus justes, et les expériences les plus pertinentes.

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